Elbeuf Charles Müller, un Elbeuvien au Panthéon

Ses pastiches « À la manière de…  », écrits en collaboration avec son ami Paul Reboux, l’avaient rendu célèbre du jour au lendemain. il est mort dès les premiers jours de la guerre

10/12/2016 à 19:28 par Patrick Pellerin Rédacteur en chef du Journal d'Elbeuf

Charles Muller soldat : sa dernière photo.
Charles Muller soldat : sa dernière photo.

Parmi les cinq cent soixante noms d’écrivains, morts pour la France au cours le Grande Guerre, inscrits au Panthéon, figure celui d’un Elbeuvien : Charles Müller, tombé à Longueval le 26 septembre 1914 et décédé des suites de ses blessures le 1er octobre à Amiens.

Né à Elbeuf, au 57 rue de la Barrière, le 6 mai 1877, Charles Paul Émile Muller était le fils de Louis Muller, venu en Normandie de Vitry-le-François, et de Pauline Hermais, originaire d’Evreux et dont la mère était couturière au Neubourg. Le couple eut six ou sept enfants, tous épris d’arts et de belles lettres. Les quatre premiers, dont Charles, le deuxième, naquirent à Elbeuf. Son frère aîné, Valéry, tombé pour la France en 1917, était écrivain et peintre ; Pierre, statuaire ; André, poète et romancier ; Louis, né à Rouen, secrétaire-traducteur à la Société des Nations et auteur d’ouvrages ; enfin, Madeleine était musicienne, concertiste et compositeur. Comme il fallait bien vivre, ils étaient aussi, pour la plupart, journalistes, comme leur père, un temps rédacteur en chef de l’Industriel Elbeuvien puis du Petit Rouennais.

Élève brillant mais turbulent

Entré à l’école primaire de la rue Tournante, alors dirigée par Amédée Delaruelle, dans sa sixième année, Charles n’y reste pas longtemps puisqu’il quitte Elbeuf pour Rouen avec ses parents le 1er octobre 1883. Il entre aussitôt au lycée Corneille où il figure sur le palmarès de 1884 avec le premier prix d’excellence. Élève intelligent, brillant mais turbulent, il passe aisément de la dernière à la première place ! Il continue sans interruption ses études classiques qu’il termine en 1895, année où il remporte le premier prix de version latine au concours général. En 1893, il avait eu le prix d’excellence en rhétorique. « Déjà, à cette époque, il se faisait remarquer par ses imprévisibles jaillissements d’une verve primesautière, souvent débonnaire, parfois insolite », écrira plus tard Gabriel Reuillard qui l’a bien connu.

Charles Muller lycéen.
Charles Muller lycéen.

Bachelier ès lettres, titulaire d’une bourse de licence, il passe alors une année au lycée Louis-le-Grand, à Paris, avant de terminer ses études à Rennes – où il avait rejoint sa famille, son père étant devenu rédacteur en chef du journal radical « L’Avenir » – en 1898 par l’obtention de la licence ès lettres (partie littéraire).

Une collaboration née au service militaire

En 1897-1898, il prépare l’École normale mais, comme son père et son frère aîné Valéry, il est bientôt rattrapé par le virus du journalisme. Revenu à Rouen en novembre 1898 pour son service militaire, qu’il effectue à la caserne Hatry, il rencontre Paul Reboux avec qui il sympathise immédiatement. De cette amitié, naîtront les fameux pastiches « À la manière de…  » qui rendront les deux hommes célèbres du jour au lendemain.

Revenu à la vie civile, Charles Muller, décide en effet de quitter Rouen – où il avait de nouveau suivi son père, nommé rédacteur en chef de « La Dépêche » – pour monter à Paris où il se fait rapidement un nom dans le journalisme littéraire après que Paul Reboux, qu’il a retrouvé et à qui il a demandé de l’aider à trouver une place, lui a spontanément proposé de collaborer.

Charles Muller peint par son frère Valéry, en 1904.
Charles Muller peint par son frère Valéry, en 1904.

C’est dans la revue « Les Lettres », que les deux hommes ont fondée avec Fernand Gregh, que paraissent les premiers « À la manière de…  » Le pastiche littéraire est un genre difficile, voire périlleux. Il y faut à la fois de la culture, de vastes et attentives lectures, du goût, du tact et surtout de l’esprit, sans compter le sens d’un humour qui n’est efficace que s’il atteint juste le point où la caricature évoque le modèle sans le trahir en l’outrepassant exagérément. La réussite doit être totale et là, elle l’est pleinement. La critique est unanime et le succès immédiat mais la revue, luxueusement éditée, coûte cher à ses auteurs. Il faut l’arrêter au numéro 23. Afin d’indemniser les abonnés ayant souscrit pour vingt-quatre numéros, les collaborateurs décident de réunir dans une centaine de pages la première manne des célèbres pastiches. Deux autres recueils suivront.

Il est impossible, dans les trois séries, de délimiter la part de chacun. Muller, Reboux, cherchent, rient, écrivent au coude à coude, se disputent la page pour ajouter un trait…

Toujours caustique, jamais perfide

Partout dans l’œuvre de l’Elbeuvien éclate la même verve : dans « Rikette aux enfers », toujours en collaboration avec Paul Reboux, comme dans « Mil neuf cent douze », revue joyeusement provocante, qu’il compose avec Régis Gignoux et qui fait scandale au Théâtre des Arts. Cette fois la satire s’élève à la hauteur d’un ample tableau de mœurs qui dépasse même le cadre de son temps. En collaboration avec Nozières, il tire encore une pièce du roman de son complice Paul Reboux « Maison de danses » qui fait, pendant plusieurs saisons, les beaux soirs du Théâtre du Vaudeville.

Charles Muller en 1910.
Charles Muller en 1910.

« Dès que Muller prenait sa plume, ouvrait la bouche, son esprit jaillissait. Toujours caustique, jamais perfide », écrira de lui Roland Dorgelès, membre de l’Académie Goncourt de 1929 à 1973, qui l’avait côtoyé dans la petite salle de rédaction de « L’Homme Libre », le journal de Clémenceau, où le Normand, avant de rejoindre le front le 2 août 1914, était critique dramatique et lui-même débutant échotier.

Évoquant ses compagnons tombés pour la France au cours de la grande Guerre, l’écrivain-journaliste dira encore : « De certains d’entre eux, nous pensions au lendemain de leur mort, qu’ils laissaient une œuvre assez importante pour défier l’oubli. Nous nous étions trompés… N’étions-nous pas certains en 1914 que Charles Muller passerait à la postérité ? Il avait, en quelques années, pris une telle place dans le monde des Lettres et la vie de Paris ! Pourtant, sa jeune célébrité ne lui a pas survécu ».

Décrit par son condisciple Gabriel Reuillard comme quelqu’un de « grand, flexible comme une lame, fort apprécié pour son esprit très libre, pas triste, plutôt timide, d’une frémissante sensibilité qui se repliait sur lui-même à la moindre alerte », Charles Muller, fêté des salons mondains, « redevenait très vite ce qu’il était au fond et désirait rester : un humaniste, d’une nature délicate et charmante, certes, mais plus profonde qu’il ne se plaisait à paraître par une sorte de pudeur native, un esprit nuancé à la française et surtout un cœur magnanime, un être d’élite, brave jusqu’à la témérité, et qui l’a prouvé ».

Une mort en héros

Au front, en en effet, il est resté le même, crâne et modeste. Ayant prouvé sa bravoure dès la campagne de Belgique, il est nommé sous-lieutenant puis lieutenant. Il n’en tire aucun orgueil. Le 26 septembre, alors qu’il se trouve avec son bataillon à Longueval, en première ligne, l’artillerie allemande fait feu. Un premier obus éclate. Vite, il rassemble ses hommes et les dirige vers une ferme aux épaisses murailles où ils seront à l’abri. Lui reste le dernier : politesse de seigneur et devoir de chef. À ce moment éclate un second obus. Atteint à la poitrine, il chancelle et tombe à genoux. Ses hommes se précipitent, le transportent inanimé au poste de secours. Là, il reprend connaissance et constate l’étendue des blessures. Son stoïcisme émerveille les brancardiers et blessés qui l’entourent. Il serre les dents mais ne gémit pas. On le hisse dans une voiture pour le transporter à l’hôpital d’Amiens où l’on tente l’opération. Mais la blessure est trop profonde : il le sait déjà, il est perdu. Il rassemble alors ce qu’il lui reste d’énergie pour écrire une dernière lettre à sa femme et à ses parents puis ferme les yeux. « Son attitude fut, jusqu’à la fin, celle d’un héros », écrira son capitaine. Et Henri de Régnier, apprenant sa mort, salua d’un touchant sonnet le malicieux cadet qui l’avait pastiché.

Pour tomber au champ d’honneur, tout comme jadis, pour éblouir le monde parisien, l’élégant et caustique Charles Müller eut en effet la manière. Manière héroïque qui, durant quatre années, devait être, par une foule d’écrivains combattants, héroïquement plagiée.

Depuis 1925, une rue d’Elbeuf porte son nom, et depuis quelques années, une de Caudebec-lès-Elbeuf.

Sources : musée d’Elbeuf (fonds Brisson), Archives intercommunales d’Elbeuf (dossier personnalités), bibliothèque municipale de Rouen (dossier personnalités).

Le sonnet d’Henri De Régnier

“Je vous ai vu jadis qui passiez dans la vie,
Svelte et mince, un éclair de gaîté dans les yeux…
C’était au temps lointain où, pour Paris joyeux,
S’exerçait en riant votre verve applaudie
Dans la coupe d’or pur que lève le génie
Vous mêlâtes, avec un art malicieux,
Au breuvage immortel dont s’enivrent les Dieux
Quelques grains d’élégante et discrète ironie.
La guerre ! Vous voici debout au premier rang
Dans la mêlée et al mitraille, dans le sang,
Avec ce fier regard au destin qui s’avance ;
Et vous avez montré à plus d’un qui tomba
Comment on meurt, héroïquement pour la France,
À la manière de Charles Müller, soldat”.

Le Grand Charles sous le maillot des Francs Joueurs du lycée Corneille (photo tirée de la revue Notre Vieux Lycée, bulletin de l'association des anciens élèves du lycée rouennais).
Le Grand Charles sous le maillot des Francs Joueurs du lycée Corneille (photo tirée de la revue Notre Vieux Lycée, bulletin de l'association des anciens élèves du lycée rouennais).


Le “Grand Charles” elbeuvien

Bien avant le général de Gaulle, Elbeuf a eu son « Grand Charles » en la personne de Müller. C’est en effet ainsi que ses condisciples au lycée Corneille l’avaient surnommé. Ce grand gaillard (1,83 m) ne se contentait pas de se distinguer intellectuellement puisque ce cerveau brillant, lauréat du Concours général, se doublait d’un sportif accompli. À Corneille, il était notamment le capitaine de l’équipe de rugby des Francs Joueurs et l’illustration parfaite de la devise « Un esprit sain dans un corps sain ».

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